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Le Programme

La Liberté

1. Enjeux de la notion

La condition de la morale

Toute notre conception de l'humanité (le droit, la morale, la responsabilité) repose sur un postulat absolu : l'homme est libre. Nous éprouvons tous, intimement, le vif sentiment de contrôler nos propres décisions et de pouvoir choisir entre le bien et le mal.

Sans ce "libre arbitre", punir un criminel ou récompenser un héros n'aurait aucun sens. Un homme déterminé serait aussi innocent qu'un robot programmé.

Le choc du Déterminisme

Le paradoxe : Pourtant, lorsque la Science observe l'univers, elle constate que tout obéit à la loi inévitable de la cause et de l'effet. L'homme, être biologique et social, ferait-il figure d'exception miraculeuse dans la nature ?

L'enjeu : Y a-t-il véritablement de la liberté en l'homme, ou cette sensation de maîtrise n'est-elle qu'une puissante illusion générée par notre ignorance des causes qui nous manipulent ?

2. Les grands repères et concepts clés à maîtriser

A. Les degrés de liberté

Liberté commune vs Libre Arbitre

Sens commun (La licence) : Faire tout ce qui nous plaît. La liberté matérielle d'agir sans rencontrer d'obstacles physiques ou légaux.

Libre Arbitre (Sens philosophique) : La capacité absolue de la volonté de se déterminer par elle-même. C'est le pouvoir d'être la "cause première" d'une action, indépendamment de toute contrainte extérieure ou biologique.

La Liberté d'indifférence

C'est la situation où la volonté choisit un chemin sans aucune raison valable de le préférer à un autre (tirer à pile ou face). Descartes la qualifie de "plus bas degré de la liberté".

On est paradoxalement infiniment plus "libre" lorsqu'on choisit de faire une action parce qu'on a d'excellentes raisons (morales ou intellectuelles) de la faire.

B. La loi, la contrainte et les mondes

Le Déterminisme

Le principe scientifique selon lequel rien n'arrive sans cause. Tout événement dans l'univers est le résultat inévitable et mécanique des causes qui l'ont précédé.

S'il est appliqué rigoureusement à l'homme (déterminisme génétique, psychologique ou social), il anéantit l'idée même de libre arbitre.

Autonomie vs Hétéronomie

Hétéronomie : Obéir à une loi extérieure à sa propre volonté, ou être l'esclave de ses propres passions animales.

Autonomie : C'est la véritable liberté morale : la capacité de se dicter à soi-même ses propres règles (par l'usage de la raison) et de s'y tenir.

Phénomène vs Noumène (Kant)

Phénomène : La chose telle qu'elle nous apparaît à travers nos facultés. C'est le domaine d'application du déterminisme scientifique.

Noumène (ou Chose en soi) : La chose telle qu'elle est en elle-même, indépendamment de notre perception. C'est là que l'on peut penser la causalité libre de l'homme.

3. Illustrations et Exemples concrets

L'Acte gratuit (Gide)

Dans le roman Les Caves du Vatican (André Gide), Lafcadio pousse un inconnu hors d'un train en marche, sans aucun mobile de haine ou d'argent.

Il le fait précisément pour prouver qu'il est absolument libre. Pourtant, cet "acte gratuit" cache un lourd déterminisme : il le fait parce qu'il a le besoin psychologique de se prouver sa propre liberté ! Il était donc déterminé par son ego. L'acte totalement libre n'est peut-être qu'un mythe.

La Pierre de Spinoza

L'image la plus destructrice pour le libre arbitre. Imaginez une pierre lancée en l'air par un bras vigoureux. Si, soudainement pendant son vol, la pierre devenait "consciente".

Comme elle est consciente de bouger, mais qu'elle ignore l'existence du bras qui l'a lancée, elle se croirait intimement libre de voler par sa propre volonté. C'est exactement la définition de l'homme selon Spinoza.

Le Garçon de Café

Sartre (dans L'Être et le Néant) décrit un serveur de café qui joue un rôle. Ses gestes sont exagérés, mécaniques. "Il joue à être garçon de café".

Sartre dénonce ici la Mauvaise Foi. L'homme est terrifié par la liberté absolue de devoir s'inventer chaque matin. Pour se rassurer, il fait semblant d'être une "chose" définie (un serveur, un lâche, un colérique) pour fuir le poids de sa responsabilité ("Je n'y peux rien, je suis fait comme ça !").

4. Les auteurs incontournables et leurs thèses

A. L'évidence de la Liberté Absolue

René Descartes

L'évidence intérieure du libre arbitre.

Pour Descartes, l'existence de notre liberté ne se prouve pas par la science (qui ne voit que des atomes déterminés). Elle est une évidence intime indéniable. Je le sais parce que je l'éprouve de l'intérieur à chaque instant.

La preuve ultime de mon libre arbitre, c'est **le doute**. Par la seule force de ma volonté, je peux suspendre mon jugement, refuser de croire ce que mes sens m'imposent, dire "non" aux passions de mon corps. La volonté humaine est infinie.

Jean-Paul Sartre

L'existence précède l'essence.

Sartre pose l'Existentialisme. Un coupe-papier (un objet) a une "essence" (sa forme, sa fonction) avant même d'exister. L'homme, lui, existe d'abord, et n'est défini par aucune essence préalable. Il n'a ni nature humaine, ni Dieu pour dicter son destin.

L'homme est donc "condamné à être libre". Il doit s'inventer en permanence par ses actes, et en porte l'entière responsabilité. Prétendre qu'on a agi sous l'emprise d'un "déterminisme social" ou de l'Inconscient, c'est de la pure lâchete (la Mauvaise foi).

B. L'illusion détruite et le postulat moral

Baruch Spinoza

Le déterminisme intégral (la fin du libre arbitre).

Pour Spinoza, l'indéterminisme de Descartes est une absurdité. L'homme n'est pas "un empire dans un empire" ; il est un être de la nature comme les autres, soumis aux mêmes lois inéluctables.

Le libre arbitre est un préjugé qui naît d'une double erreur : nous sommes conscients de nos désirs, mais nous sommes ignorants des causes qui les déterminent (hormones, culture, éducation passée). L'ivrogne croit boire librement, mais il est poussé par l'addiction. La "vraie liberté" chez Spinoza, c'est d'étudier et de comprendre cette Nécessité pour ne plus la subir aveuglément.

Emmanuel Kant

Le postulat de l'Autonomie.

Kant résout le choc entre science (Spinoza) et conscience (Descartes). La science étudie le corps humain (Phénomène) qui est effectivement déterminé biologiquement. Mais du point de vue moral (Noumène), il *faut* postuler la liberté.

La vraie liberté kantienne ne consiste pas à "suivre ses désirs" (ce serait retomber dans le déterminisme animal, l'hétéronomie). La liberté, c'est l'Autonomie : arracher son Devoir à ses pulsions pour obéir à la loi universelle que notre raison nous dicte. Ordonner un devoir à un robot n'aurait aucun sens.

5. Citations mémorisables

La liberté de notre volonté se connaît sans preuve, par la seule expérience que nous en avons.

— René Descartes.
Le libre arbitre ne se démontre pas par des mathématiques. Il se ressent de l'intérieur comme une évidence absolue lors du choix intellectuel.

L'homme est condamné à être libre.

— Jean-Paul Sartre.
Formule choc de l'existentialisme. La liberté n'est pas un cadeau agréable, c'est le fardeau effrayant de la responsabilité totale de notre vie.

Telle est cette liberté humaine que tous les hommes se vantent d'avoir et qui consiste en cela seul que les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent.

— Baruch Spinoza.
L'illusion du libre arbitre naît du caractère partiel de la conscience. L'homme ressent son inclination, mais ne perçoit pas la chaîne causale qui a produit cette inclination.

L'impulsion du seul appétit est esclavage et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté.

— Jean-Jacques Rousseau.
Transposition de l'autonomie. Céder à ses passions fait de nous des esclaves de notre nature. La liberté réside dans la maîtrise de soi et la création de sa propre loi.

Tu dois, donc tu peux.

— Emmanuel Kant.
Le simple fait que la raison nous impose un devoir prouve nécessairement que nous possédons le libre arbitre pour l'accomplir ou le transgresser. Sans liberté, la morale n'a aucun sens.

6. Méthode (Comment utiliser ce cours en dissertation ?)

Sujet type :
"Être libre, est-ce faire ce que l'on veut ?"

  • I. L'illusion de la licence matérielle Le sens commun confond la liberté avec "l'absence d'obstacles" (physiques ou légaux). Faire tout ce qui nous plaît (la tyrannie des passions chez Platon) donne un fort sentiment de puissance immédiate. Descartes valide d'ailleurs le libre arbitre intime lors du choix (même déraisonnable).
  • II. L'esclavage déterministe (Hétéronomie) Mais cette définition est un piège. Celui qui cède à toutes ses pulsions n'est pas libre : il obéit à la dictature de son corps (Hétéronomie). C'est le coup de génie de Spinoza (L'illusion de la conscience / L'ivrogne). Si "faire ce qu'on veut" veut dire "suivre ses instincts cachés", alors l'homme n'est qu'un pantin déterminé.
  • III. L'Autonomie : la liberté comme effort rationnel Renversement conceptuel. La vraie liberté demande de s'opposer à ses propres désirs aveugles pour écouter la raison morale. Mobiliser Kant (et Rousseau) : la liberté n'est pas le "laisser-aller", c'est une conquête de soi par l'Autonomie morale. C'est l'effort de se dicter une règle juste.

Pièges fréquents à éviter

  • Confondre "Liberté" et "Anarchie".
    Soutenir au bac que l'État, les lois et la morale "détruisent" la liberté pour conclure qu'il faudrait faire n'importe quoi est hors-sujet. Pour Kant et Rousseau, la loi civile et la loi morale sont précisément ce qui nous arrache à l'état de bête sauvage pour nous rendre vraiment libres.
  • Balayer le déterminisme trop vite.
    Ne dites jamais : "Bien sûr que l'homme est libre, il suffit d'y penser !". L'objection de Spinoza et l'idée des déterminismes sociaux/inconscients sont extrêmement fortes au bac. Vous devez toujours leur accorder une place de choix (dans la Partie II de vos dissertations).

10 sujets d'entraînement au Bac :

  • Être libre, est-ce faire ce que l'on veut ?
  • Sommes-nous les auteurs de nos actes ?
  • La liberté est-elle une illusion ?
  • La liberté humaine est-elle limitée par le destin ?
  • Pouvons-nous agir sans aucun motif ?
  • L'obéissance aux lois supprime-t-elle la liberté ?
  • Peut-on fuir sa propre liberté ?
  • Notre conscience de la liberté n'est-elle que l'ignorance des causes qui nous déterminent ?
  • Y a-t-il des degrés dans la liberté ?
  • A-t-on le devoir d'être libre ?

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